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Un gagne-pain à double impact


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11 Juillet 2015

Qui ne tombe pas encore sur un de ces concitoyens en train de fouiller dans les poubelles, les montagnes de débris en pleine rue ou les ravins ? Sans aucune distinction de sexe ni d’âge, ils cherchent dans les déchets des objets en plastique, des canettes, du fer, du cuivre. Bref, tout objet ayant une valeur marchande.



Un gagne-pain à double impact

Qui sont-ils ?

Il est dimanche matin, Jamson et Rosena, respectivement neuf et onze ans, enlèvent les étiquettes sur les bouteilles plastiques dans un site de stockage à l’angle des rues des Miracles et Pavée où environ une dizaine de collecteurs informels préparent et emballent leurs marchandises vers les entreprises clientes. Ils nous expliquent : «  on aide notre grand-mère. C’est grâce à cette activité  qu’elle paie l’école et nous donne à manger ». Cependant, si  Jamson et Rosena sont pris en charge par leur grand-mère,  Watson, enfant de cité soleil de 12 ans, pratique cette activité depuis la mort de sa mère.  Trainant un gros sac dans lequel il met des objets ramassés devant le parc industriel Sonapi à Trois mains sous un soleil de 14 heures, il nous explique : « c’est avec cela que je gagne un peu d’argent pour nourrir mes frères et sœurs et moi. Maman est morte, papa nous a abandonnés et depuis, je suis devenu  kokorat ».

Pour Osnel, un jeune garçon de 20 ans à Delmas 9, s’il ne quitte pas cette activité, explique-t-il, c’est parce qu’il n’a aucun autre moyen de survivre avec sa famille dont il est l’ainé.  « Imagine-toi, quand tu portes le sac sur ta tête, un liquide puant mêlé de tout ruisselle jusqu’à ta bouche, ce n’est pas bon pour ton cerveau», argumente-t-il avec une voix morne. Quant à Fritzner, 32 ans, père de deux enfants, en plus de la journée, il sort à la tombée de la nuit pour rentrer à l’aube. Comme tous les autres collecteurs  interrogés, Fritzner n’utilise aucun matériel de protection. Ni masque, ni gants, ni chaussures appropriés mais il est obligé, explique-t-il debout au milieu des déchets collectés à l’angle des rues Saint-honoré et Réunion : « on nous dit que nous mettons nos mains dans la matière fécale, mais je sais ce que je cherche », déclare-t-il.

Pour Silvia, 61 ans, elle a peur du risque de chercher dans les ravins cependant il lui arrive quand même de se faire  blesser la main par les tessons de bouteilles, explique-t-elle, non loin d’un ravin à Bois-Verna.  Mais, n’ayant aucune assistance de l’État, elle doit continuer pour gagner environ 300 gourdes contre une grande balle (plusieurs sacs cousus ensemble, qu’elle dit remplir dans environ trois jours de travail) afin d’aider ses enfants.

 


Quel risque encourent ces citoyens en fait?

Abdias JOACHIM, un médecin de SODEC Hospital, n’hésite pas (sans aucune intention de minimisation) à qualifier ces citoyens d’ « infections ambulantes ». Ces citoyens qui achètent à manger en faisant leurs activités sans la possibilité de se laver les mains, ne sont à l’abri d’aucune des maladies que nos déchets peuvent transmettre, nous explique-t-il. Et leur entourage n’en est pas non plus à l’abri. De plus, étant sans matériels de protection, ils courent conséquemment le risque d’attraper la leptospirose, une maladie attrapée à partir de l’urine des rongeurs provoquant de fortes douleurs articulaires, et de fièvres continues. Est-ce là la cause des douleurs atroces et longues fièvres d’Osnel ( 20 ans ) et de Silvia   (61 ans ) qu’ils associent aux fatigues de leusr activités ? En fait, le risque de maladie le plus évident que courent ces concitoyens restent la gastro-entérite qui agit sur l’estomac et les intestins et provoquent des diarrhées et vomissements.

Ces citoyens doivent-ils cesser ces activités à haut risque?

Si tous nos interviewés confessent qu’ils ne peuvent, malgré leur volonté, suspendre ces activités, Fritz Gerald Louis, un expert en analyse économique et développement international, cadre de la direction des études du ministère de l’économie et des finances, pense que tous les métiers ont un certain niveau de risque et que  les métiers à hauts risques existent partout dans le monde. S’ils en sont arrivés là, c’est à cause de la faiblesse de la protection sociale de l’État, pense-t-il. Ce qu’il faut, dit-il,  c’est de réguler le secteur. Il faut des normes pour la collection, mais ses activités rapportent, c’est du travail, cela rend les pratiquants autonomes et aide à l’assainissement, explique l’expert. Quelle économie ? Celle des bourgeois marchands, sous-traitants qui achètent les déchets de ces survivants à huit gourdes le kilo comme l’a confié Watson,  sous prétexte de recyclage dans le pays ? Une de ces entreprises, sise  à bon repos à laquelle plusieurs collecteurs disent vendre les déchets, n’a pas voulu trop réagir sur le travail pourtant rentable.

Les grandes théories de l’État l’attribuent la protection des citoyens qui le constituent. Même si certaines théories voient dans la mission de l’État (bourgeois) la protection des dominants de la société, cependant certaines sociétés établissent des mécanismes de prise en charge des plus démunis du système avec l’argent des contribuables. Ces mécanismes de protection sociale dont il convient de parler d’assistance dans  le cas de ces démunis travaillant dans l’informel ne touchent aucun des interrogés. Seul Sonson, un autre enfant de 13 ans à la rue Saint- Honoré, a dit avoir déjà vu de distributions de kits cependant les «gwo nèg » (plus âgés violents), pour reprendre son expression, l’ont toujours empêché d’en bénéficier. Pour ce qui est de savoir s’il est de la volonté des citoyens de prendre ces risque ou si c’est l’inadéquation de la protection sociale de l’état qui ne les en empêche pas, des cadres du ministère des affaires sociales et du travail ont répondu que « les programmes ne peuvent pas toucher tout le monde. On doit accepter le fait que les gens font leur travail et qu’il faut c’est de les encadrer ».

Au fait, aucun de la gamme des droits universels de l’homme (à la santé, art 25 ;  à la sécurité sociale, art 22 ; au travail, à la protection, art 23 ; à un niveau de vie suffisant, art 25 ; à l’éducation, art 26) promu par l’occident et en vogue dans le pays surtout depuis 1986, n’arrive à empêcher ces citoyens d’arriver à ce niveau de contradiction pour reproduire leur vie. Ces droits seraient-ils ceux des individus égoïstes, repliés sur eux mêmes; droits favorisant (occultant) l’exploitation comme le pense Marx dans la « question juive » (1843, p 22-23) ? En fait, ni la liberté, ni l’égalité, ni la fraternité de ces droits, et triade de notre drapeau, n’empêche les citoyens de risquer leur vie sans aucune protection, aucune assistance dans ces ravins et décharges aux déchets mêlés. Dans l’individualisme (exacerbé avec le capitalisme), on pense que seul son bonheur et « celui des siens » importent. Mais est-il vrai, comme le laisse croire le capitalisme, qu’on peut construire son bonheur ignorant celui des autres, autrement dit, sur le mal-être des autres? Nous qui prétendons ignorer le sort de ces concitoyens-là, n’est-il pas incohérent même dans la logique individualiste et égoïste, dans la mesure où ces enfants qui ne vont pas à l’école et aspirent au bonheur comme tout le monde risquent de devenir des hors la loi (comme aucune loi ne les ont jamais protégé) et nuisent à notre bonheur égoïste en générant de l’insécurité ? Ces grands-mères qui font les courses aux mêmes marchés que nous, ne risquent-elles pas de contaminer notre cuisine égoïste par toutes sortes de maladies? En tout, cas réfléchissez sur votre individualisme exacerbé !

 

Enfin, est-ce que ces citoyens vont être pris en charge par le nouveau gouvernement où est-ce qu’avec ces milliers de citoyens (personnes plutôt?) « rapatriés » par l’autre partie de l’Ile ils seront encore plus à prendre ce risque mortel pour, paradoxalement, reproduire leur vie? En tout cas, si Silvia a résolu qu’elle ne votera plus, malgré la déception dont fait mention tous les potentiels votants de nos interrogés. Ceux- ci attendent les prochaines élections pour aller voter. Alors, peut-être que de ces milliers de candidats ils trouveront des concitoyens qui, une fois élus, ne les oublieront pas  jusqu’aux prochaines élections, comme l’a pensé Fitzner qui. Malgré tout, pense voter.

 

Sabry ICCENAT
Le National



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