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Syto Cavé et son «Brakoupe »


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19 Juin 2015



En 2002, dans la revue Conjonction, est parue la pièce «Brakoupe» de Syto Cavé, l’une des plus célèbres de l’auteur. De la page 57 à 73, le fameux se fait théâtre et le théâtre fameux. Un certain mélange d’une envie incessante de pleurer et l’intermittence du rire peut, au cours de la lecture, faire les délices du lecteur ou du spectateur, selon son positionnement par rapport au texte.

Sur la scène, entre humour et dérision, trois acteurs essayent de retracer l’histoire d’ «un bras qui n’existe pas, d’un homme qui, s’il n’avait pas perdu un bras n’aurait pas le non brakoupe,  et qui, sans ce bras tombé, ce bras en ruine, sans ce surnom, n’aurait pas eu l’histoire… et nous, spectateurs, pas de théâtre non plus!».

Disons par l’absurde  que l’individu est devenu un bras qui n’existe pas et ce bras, l’individu lui-même. Et comment faire l’histoire de l’histoire d’un bras coupé par une machette? Devrait-on commencer par le bras avant d’avoir été coupé ou par la machette? Y-a-t-il quelque chose qui les lie, comme quoi le bras devait quand même être coupé par cette dite machette? Chacun des acteurs fait sienne une manière d’appréhender l’histoire de l’homme avec une distanciation qui ne dit pas son nom.

 

N’être rien qu’un bras

Autour de Brakoupe, tant d’anecdotes. Les acteurs se perdent, jouent sans en avoir la prétention.  Ce trait de caractère chez eux est une part de félicité  pour le dramaturge. Dire que l’enfant devenu l’homme-Brakoupe  aimait jouer au football et que c’est par son amour du jeu qu’on lui a coupé le bras, ne suffit pas. Car la pièce Brakoupe est comme un hymne à l’enfance, au jeu même. Elle vous dit « laisser jouer les enfants, ils en ont besoin ». Elle vous dit aussi « les enfants sont tous les mêmes en dépit des conditions de vie différentes ».

Dans cette pièce prime le jeu d’acteurs, à travers «contact et écoute», sans oublier leurs rapports avec les spectateurs. Les spectateurs, ne sont-ils pas aussi des acteurs et inversement? Syto Cavé, on l’imagine, n’aurait répondu  à la question que par l’absurde.

               Quand l’œuvre est  prétexte pour dire le mal d’un espace

Parler du texte Brakoupe ne revient pas ipso facto à parler  d’un certain individu dont le bras gauche a été coupé injustement. Ce serait approcher  l’œuvre injustement. Ce serait couper l’un des bras de l’œuvre. Ce serait faire de l’œuvre Brakoupe une œuvre manchote. La lecture de l’œuvre ne permet pas  trop  au lecteur de situer l’individu en question. On se dit à soi-même :«les trois acteurs, parlent-ils du même individu? Ne sont-ils pas un seul acteur avec une forme de conflit intrapsychique?  Comme quoi l’œuvre laisserait penser que l’homme n’est pas double, mais triple de préférence. ». C’est là l’absurdité de Syto Cavé. C’est une œuvre qui tourne le lecteur, comme on dit, à l’envers comme à l’endroit.

C’est une œuvre qui dit les préjugés  de certaines gens qui regardent les autres d’en haut.  Elle dit misère et défaut de scolarisation. Dit enfance blessée et restavek, quand l’enfant vit très mal l’enfance. Dans cette pièce, Brakoupe n’est pas un nom propre, mais commun à une catégorie de gens. Pas besoin d’avoir perdu un bras pour être appelé Brakoupe. Il suffit juste de patauger dans un mal être existentiel,  en panne  du nécessaire. Le texte laisse entrevoir qu’en cet espace, la confiance n’est plus. Le poids des mythes dans la vie des gens. Autant de choses racontées dans ce texte-prétexte de Syto Cavé.

Fond et forme confondus, tout pour l’absurde

A lire cette pièce, on s’étonnera de son eternel recommencement au niveau de l’histoire. L’histoire recommence chaque fois. La parole bricolée des acteurs. Morcelée. Fragmentée. Raturée. Parole incessamment reprise et corrigée. D’où le sens de l’absurdité dans laquelle les acteurs sont englués  et l’attente désespérée du lecteur ou du spectateur. Leur immobilisme.   L’incohérence de l’intrigue et  les propos tenus sur la scène. Il s’agit-là dans cette pièce de  Syto Cavé d’un fonctionnement désordonné de la pensée des acteurs, d’un bouleversement de l’ordre de la narration.

Comique et tragique, Brakoupe de son esthétique de l’attente offre aux lecteurs cette possibilité de s’illusionner. De se perdre dans l’absurdité des situations.  La déraison.  De tenter d’achever l’œuvre. Une histoire qui ne sera pas en fait racontée et si elle est racontée, cela se fait dans l’inachevé.  Ce n’est pas un théâtre sombre. C’est de la dérision. Du désarroi. Du dramatique.  Dans cette pièce, les acteurs en viennent à ne plus pouvoir se communiquer. Déchirement entre eux, et puis, la guerre intestine. Et C’est la fin de la partie. On le dit non pas pour parler Samuel Beckett.  Après avoir fini de lire «Brakoupe» de Syto Cavé, on constatera toujours qu’il nous manque un bras.



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