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S’éclaircir la peau, une pratique en vogue et risquée


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16 Octobre 2016

« Je me nettoie la peau ! » C’est ainsi que tentent de s’excuser des jeunes filles qui reconnaissent avoir utilisé des produits éclaircissants. Elles croient ainsi échapper à l’ironie que véhicule le terme « douko » utilisé généralement pour désigner cette pratique. Les produits éclaircissants envahissent continuellement le marché haïtien et les adeptes de la dépigmentation parviennent aux stratégies les plus étonnantes pour se « refaire » la peau sans rencontrer la moindre dissuasion.



S’éclaircir la peau, une pratique en vogue et risquée

Géraldine vient d'avoir trente ans. Elle dit constater que les filles au teint clair sont les plus courtisées. Son observation lui suggère que même les plus moches attirent de nombreux admirateurs dès qu’elles ont la peau plus ou moins claire. Cet atout, elle n’était pas prête à le négliger. Ainsi, elle se rappelle avoir composé à partir de plusieurs produits une crème qu’elle a appliquée sur sa peau pendant plusieurs semaines. Et aujourd’hui, le résultat est qu’elle a pu dire adieu à sa peau foncée. Toutefois, sa résolution ne lui a pas valu autant de satisfaction qu’elle en espérait. Elle ne peut pas dire clairement si on la trouve plus attirante dans sa nouvelle peau. Pourtant elle confie qu’elle fait parfois l’objet de railleries de la part de ceux qui la traitent de « fo grimèl ». Des propos qui l’agacent.

De plus en plus de jeunes semblent être tentés d’avoir une peau claire. Cette pratique se répand dans la société haïtienne au point d’inspirer des musiciens qui la dénoncent dans leurs chansons. La dermatologue Juslène Toussaint Poincy dit constater que l’éclaircissement de la peau devient une pratique qui attire des personnes des deux sexes et de diverses tranches d’âge, ajoutant, en guise d’explication, que le teint clair est associé dans la société à un certain niveau de vie, une appartenance sociale voire un signe de réussite. Ce choix n’est toutefois pas sans risque, souligne-t-elle.


« Je reçois tous les jours des patients qui, après avoir utilisé des produits éclaircissants sans contrôle, arrivent avec des complications de toutes sortes à la base des maladies comme les mycoses, les champignons, l’acné et autres », confie le médecin. Fait bizarre, de nombreux patients refusent d’abandonner ces produits malgré les avertissements et les effets néfastes constatés, confie la spécialiste.

S’interrogeant sur la qualité d’un ensemble de produits cosmétiques en vente sur le marché, madame Poincy qualifie de très dangereux le mélange incontrôlé de plusieurs crèmes ou huiles de beauté. Le plus grand danger est le fait de les utiliser sans aucune recommandation médicale, car leur concentration trop élevée, leur application trop fréquente et sur une trop longue période entrainent à coup sûr l’augmentation de leur toxicité, précise-t-elle.

Le recours aux produits éclaircissants est un comportement qui a des racines assez profondes dans l’histoire des communautés d’ascendance africaine, soutient la psychologue Judith Blanc. Elle affirme que ce phénomène doit être compris comme une conséquence du colonialisme et du néocolonialisme, rappelant que pendant plusieurs siècles, le système esclavagiste s’est fait accompagner d’idées qui infériorisent les Noirs par rapport aux Blancs. « Tout ce qui se rapproche du blanc était considéré comme la norme. On faisait croire aux Noirs qu’ils étaient laids et on se moquait de leur apparence physique. Ainsi, les afros-descendants ont pensé qu’ils ne pouvaient être beaux que s’ils ressemblaient aux blancs », ajoute-telle.


Judith Blanc estime que le fait que ces idées continuent d’influencer les représentations et les comportements est une preuve qu’elles restent enracinées dans les esprits. Les moqueries ou encore la précarité ne découragent pas l’achat des produits éclaircissants, souligne-t-elle. Dr Blanc soutient que ce complexe d’infériorité, cette haine envers soimême est un comportement appris dans le milieu social. Elle argumente que les cheveux soyeux, la peau claire et le nez pointu sont les premiers critères sur lesquels on se base pour dire d’un bébé qu’il est beau.

La dépigmentation de la peau est une pratique en vogue dans plusieurs sociétés. Autant qu’elle constitue une conséquence du système de représentation véhiculé par l’eurocentrisme, elle a un enjeu économique très important. En effet, de grandes multinationales gagnent gros dans la fabrication et la mise en vente des produits éclaircissants. Ainsi, la persistance de cette pratique pourrait également s’expliquer par le fait qu’elle sert de grands intérêts.

 

Kendi Zidor
Le National



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