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Lettre à Dutty Boukman


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17 Août 2015



Ulrick-Jean-Pierre-Cayman-Woods-Ceremony
Ulrick-Jean-Pierre-Cayman-Woods-Ceremony

Salut Boukman

Comment tu vas, vieux frère ? Comment sont les murs de l’au-delà ? Au moment où je te parle, ici, ils sont tous parsemés de portraits de candidats. Si seulement tu pouvais voir ça ! J’ignore comment ça fonctionne dans l’au-delà, mais je peux tout au moins t’assurer que ça ne peut pas être pire qu’ici-bas. Bon, passons ! C’était pas ça, l’objet de ma lettre.

Je t’écris pour t’informer de ma reconnaissance envers toi pour ta contribution oh combien grande à l’indépendance d’Haïti ! Il est certain que les esclaves avaient besoin de quelqu’un pour les porter à comprendre qu’ils doivaient se soulever contre les colonisateurs. Laisse-moi te dire, mon bon ami, que tu as effectué ce travail dans la nuit du 14 au 15 août 1791 à Bois-Caïman. D’aucuns l’appellent cérémonie du Bois-caïman, mais moi je reconnais avec d’autres qu’il s’agissait plutôt d’un congrès politique de grande envergure. Mais peu importe la façon dont on l’appelle, on admet tous que ce fut la plus grande réunion politique qui allait s’organiser à Saint-Domingue entre esclaves.

Tu étais houngan, Boukman. Mais tu l’étais moins qu’un leader politique. Tu as pris conscience du sort de ton peuple, de ses souffrances et tu as réagi dignement. Ta réunion allait déboucher sur la révolte générale des esclaves à Saint-Domingue, sous ta conduite, homme de livre. Mais les oppresseurs ont frappé fort. Ils t’ont décapité, Boukman. Ils ont exposé ta tête afin de décourager les nègres de se révolter. Mais tu les avais déjà tellement imprégnés du désir de vivre libres que ces esclaves n’ont pas cédé face aux menaces des oppresseurs. Tu as fait tout ça par un simple discours.

« Le dieu qui a créé la terre, qui a créé le soleil qui nous donne la lumière. Le dieu qui détient les océans, qui assure le rugissement du tonnerre. Dieu qui a des oreilles pour entendre. Toi qui es caché dans les nuages, qui nous montres d’où nous sommes. Tu vois que le Blanc nous a fait souffrir. Le dieu de l’homme blanc lui demande de commettre des crimes, mais le dieu à l’intérieur de nous veut que nous fassions le bien. Notre dieu qui est si bon, si juste, nous ordonne de nous venger de nos torts. C’est lui qui dirigera nos armes et nous apportera la victoire. C’est lui qui va nous aider. Nous devrions tous rejeter l’image du dieu de l’homme blanc qui est si impitoyable. Ecoutez la voix de la liberté qui chante dans tous nos cœurs. »

Ce sont tes paroles. Mais franchement, Boukman, quel homme es-tu pour avoir prononcé un discours aussi convaincant ? Certes, certains l’appellent une prière. Mais admets entre nous, Boukman, que ça n’a rien à voir avec une prière. Tu as su entrer dans la tête de chaque esclave présent pour planter le goût de la liberté. Tu as également dissipé leur peur.Tu as fait de ces opprimés des hommes, des soldats, des révolutionnaires en rage.

Je ne sais pas si l’on t’a informé de la suite des événements à Saint-Domingue. Eh bien, mon bon ami, nous avons repoussé l’oppresseur. Oui, Boukman, nous l’avons fait. En fait, ils l’ont fait. Ma génération est plutôt lâche. Tu te rappelles Toussaint ? Celui que les Français avaient appelé « L’ouverture » ? Ce type était devenu si puissant qu’il avait anéanti considérablement l’influence des Français dans la colonie de Saint-Domingue. Dommage qu’il s’est laissé arrêter par Leclerc.

Mais il y avait Dessalines. Ce dernier ne badinait pas avec ses bourreaux sous prétexte d’être bon diplomate. Grâce à lui, nous avons vaincu la plus grande armée de l’époque. Oui, frère ! Nous avons battu Napoléon et son armée. Le grand Napoléon.

Tu aurais voulu peut-être que je te parle plutôt du présent. Je sens qu’en me lisant tu te dis que le pays doit être très développé aujourd’hui. Ben… pardonne-moi si je ne parle du pays qu’au passé. Je voulais te présenter quelque chose qui puisse plus ou moins te rendre fier de ton sang qui a coulé. Le présent est trop sombre ici, Bouk. Il faudrait te parler des dernières élections législatives, que certains appellent à raison « mascarade électorale ». Il faudrait te parler des activités qu’on organise pour marquer ton congrès politique. Hum ! Il n’y a rien, cher ami ! Il faut dire, pour être franc, qu’on t’oublie presque dans ce pays, Boukman. On oublie ton désir de vivre libre. On oublie ton refus d’être sous domination étrangère. On oublie ta soif d’indépendance. C’est triste, mais c’est vrai.

Je sens t’avoir suffisamment angoissé avec mes histoires. Je préfère m’arrêter là. Tu n’as pas les nouvelles de Cécile Fatima ? Dis-lui pour moi que nos enfants connaissent mieux le nom de Jeanne d’Arc que le sien. Néanmoins, fais-lui savoir que quelques-uns l’admirent encore pour son courage. Salue pour moi Biassou, Jeannot Bullet, Jean-François Papillon… Dis-leur que ça va mal chez nous. Embrasse tout le monde.

Envoie-moi dans ta prochaine lettre l’endroit où tu as caché tes valeurs patriotiques. On en a grand besoin ici.

Patriotiquement !



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