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Le cimetière de Port-au-Prince : entre abandon et oubli


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30 Juillet 2015

Au cœur de la Capitale, non loin du stade Sylvio Cator, trône l’immense terrain de neuf carreaux et demi de terre qui abrite le cimetière de Port-au-Prince. Fondé depuis 1799, selon les dires de Pinchinnat Oginel, président du CTCP (Comite des Travailleurs du Cimetière de Port-au-Prince), il est géré par l’État haïtien via la mairie de Port-au-Prince. Un regard sur cet espace qui, selon certains, reste un patrimoine culturel.



Vue d’une zone du cimetière de Port-au-Prince. / Photo : J. J. Augustin
Vue d’une zone du cimetière de Port-au-Prince. / Photo : J. J. Augustin

Au départ, on aurait l’impression que le cimetière n’est sous aucun contrôle. Car on n’a pas l’obligation de passer par le bureau administratif pour y pénétrer. Une trentaine de personnes de noir vêtues, venant enterrer un mort sans doute, attendent au portail principal. Des hommes, jeunes et vieux, certains arborant des lunettes noires, scrutent les visiteurs sans leur parler. Une discussion animée, ponctuée d’alcool, les occupe. Sous le pont, le bois de chêne continue de couler avec son lot de déchets plastiques.

Un agent de sécurité placé à l’entrée, son fusil sur les cuisses, est silencieux. L’architecture des tombes est différente, mais elles ont, en fait, le même usage. Sur certaines d’entre elles, des fleurs perdent leur fraicheur sous un soleil de plomb. Sur d’autres, des cabris dorment ou font le va et vient.

Le cimetière de Port-au-Prince est divisé en zones. «  Ce sont des repères pour empêcher les visiteurs et/ou les usagers de se perdre dans un si grand espace », explique un employé du service de décès. Quant aux noms octroyés à certaines parties du cimetière, des situations précises les expliquent. Par exemple, la Croix des Bossales, zone limitrophe à la ruelle Alerte, doit son nom aux eaux stagnantes et à la masse de boue qui s’y trouvent.

Le cimetière a beau relever du domaine public. Mais cela n’empêche pas que l’État soit absent de son mécanisme de fonctionnement. « L’État n’a rien ici. Les caves appartiennent toutes à des familles. L’État n’en a pas et ne peut donc pas en donner », explique un employé. Quand quelqu’un veut s’acheter une cave, ce que l’employé appelle « bouche », il faut passer par le secrétariat du cimetière pour savoir qui en dispose. « Pour s’acheter une cave, il faut avoir des accointances, des amis. L’on peut également passer  par le secrétariat pour nouer contact avec les propriétaires », a-t-il fait savoir.

Le processus se termine toujours en vase clos entre le propriétaire et l’acheteur. L’État n’y intervient pas. Le prix dépend de la courtoisie du propriétaire et des négociations. À la vente, la direction du cimetière recevra un frais du propriétaire de la cave pour lui octroyer un contrat de vente. Toutefois, la mairie reçoit des frais. Tout propriétaire ou locataire de cave est sommé de payer 3500 gourdes pour y enterrer un corps. Et 600 gourdes tous les ans pour l’entretien de l’espace.

Pourtant, d’après une marchande établie au cimetière depuis un an, le nettoyage de l’espace se fait  uniquement lors de la fête des morts. « Les 1er et 2 novembre, un certain effort est toujours déployé pour nettoyer le cimetière », précise cette femme qui vend de l’alcool, des bougies et d’autres babioles pour assurer sa survie. Ces dates constituent pour elle une période de grande recette. « Maintenant, il est très difficile de réaliser des bénéfices. Parfois je passe la journée sans rien vendre ».

La situation d’insalubrité au cimetière de Port-au-Prince inquiète également cet employé qui veut taire son nom. « Il y a des endroits au cimetière où l’accès est difficile. Tu ne peux même pas marcher. Il faut passer par-dessus des caves pour enterrer un mort. L’État ne fait pas son travail. Le cimetière doit être toujours propre. C’est le minimum que l’on puisse offrir aux morts »,  lâche-t-il avec une pointe de colère dans la voix. Selon lui, les frais reçus ne sont pas proportionnels au service offert. « Je pense qu’ils reçoivent assez de frais pour pouvoir payer l’entretien de l’espace. Le cimetière est rentable et ne devrait pas souffrir de la sorte. Toutes les semaines, au moins trente morts sont mis en terre ici. Ce qui veut dire qu’ils ont une recette acceptable», ajoute-t-il.

Tout près de la zone E, non loin du mémorial du 12 janvier qui est fermé où flotte la moitié d’un drapeau que le soleil a déteint, l’on découvre une église patronnée par Notre Dame des sept douleurs. Tous les lundis, jeudis et samedis, des hommes et des femmes viennent vénérer leur patronne. Tous les premiers jours du mois, un prêtre vient pour une célébration eucharistique. La gestion de cette église est assurée par l’un des nombreux fidèles qui fréquentent l’espace.

Le cimetière de Port-au-Prince est traité en parent pauvre. Personne, selon l’avis des usagers questionnés, ne s’en occupe. Dans ce grand espace, il n’y a pas de structure possible. Pas de toilettes. À se demander qu’est-ce que les nombreux marchands et autres usagers du cimetière  utilisent pour faire leurs besoins ? Entre les caves où l’on peut apercevoir des cercueils ouverts, des ossements et de vieux habits, une poule entraine ses poussins derrière elle. Des lézards courent dans les feuilles séchées qui remplissent le cimetière. Par moment, une odeur désagréable vous rappelle qu’il y a des morts dans les parages.  Nos morts, reposent-ils en paix ?


Par Stéphanie Balmir



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