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La consommation de la viande de cheval change les moeurs à Léogâne


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7 Juillet 2016

Ce n’est pas la route poussiéreuse de Darbonne qui va empêcher ce petit restaurant qui sert aussi de « Bank Bòlèt » de mener à bien ses activités non loin de l’école nationale de la zone. En ce début de week-end, tout semble aller à merveille. Dès la rentrée, une effigie de cheval surmontée du slogan « men bon cheval » est bien planquée au mur, ce, pour attirer l’attention des potentiels acheteurs. Des petites tables rangées çà et là, garnies de bouteilles de bière, reçoivent les convives.



La consommation de la viande de cheval change les moeurs à Léogâne

On rit à grands éclats. Un peu de musique se joue aussi. Tantôt du rara, tantôt du rabòdaypour égayer l’atmosphère. Une grande cuvette pleine jusqu’aux rebords est bien arrangée sur une étagère. Les gens défilent les uns après les autres comme pour recevoir leur première communion. Au menu ici : du cheval.

Ici, comme dans plusieurs coins de Léogâne, aller quelque part pour s’offrir un plat de viande de cheval devient un rendez-vous. On y va en couple ou entre amis. En ce vendredi, malgré cette fine pluie, beaucoup de clients sont déjà là et font la queue. « Vann mwen pou 100 gourdes taso madanm. Pa bliye mete ti piman pou mwen » demande ce monsieur les mains bien serrées autour des hanches d’une jeune fille qui l’accompagne. « Je suis de Jacmel dit-il, mais je passe ici chaque week-end, avant de rentrer chez moi. J’ai été initié par un collègue de travail léoganais. Depuis lors, je me suis fidélisé » a-t — il avoué.

Quelques minutes plus tard, une voiture de police vient stationner dans les parages. Trois policiers descendent et pénètrent l’enceinte. Personne ne s’en soucie. Pas même les chauffeurs de taxis qui ont mal garé leurs motocyclettes sinon la vendeuse avec un long couteau en main. « Koman w ye komandan ! Sa w ap pran jodi a ? », demande-t-elle toute souriante. « Mete de (2) taso pou mwen ak yon bouyon », répond l’un d’entre eux.

… Un massacre silencieux !

En sortant par la porte qui mène à la grande cour, trois autres chevaux sont amarrés à un cocotier. L’un d’eux broute encore un peu d’herbe attendant patiemment son sort. Un peu plus loin, à proximité d’un cours d’eau, se trouve l’abattoir du restaurant. L’un des bouchers nous confie sous couvert de l’anonymat que chaque week-end, on abat environ  trois à quatre chevaux. Parfois, on vient nous les offrir, mais le patron n’accepte que les plus jeunes. Lors des périodes de fêtes comme le rara, ou plutôt les fêtes patronales, la demande est beaucoup plus élevée.

Dans le temps, le cheval était surtout utilisé dans les milieux ruraux comme moyens de transport. Les paysans recouraient à son service pour acheminer leurs récoltes aux marchés. Bellange est un ancien cultivateur et propriétaire de cheval de la zone, il s’en souvient encore. « Dans cette zone, il était rare qu’un paysan n’ait pas un cheval à son service. À moi seul, j’en avais au moins une demi-douzaine ». « Certaines gens se donnent le luxe de dompter leur cheval. Le dimanche on pouvait les voir à cheval pour aller faire un tour dans la zone ou pour visiter un ami. Mais aujourd’hui le cheval est en passe de disparaitre » regrette l’octogénaire l’air découragé.

Chrisnac, autre grand cultivateur, voit plutôt en ce massacre silencieux, non seulement l’irresponsabilité de l’État, mais aussi le résultat de cette misère atroce qui ronge la population. « Comment imaginer qu’un cheval malade, laissé pour mort, à cause de ses blessures infectées, est décapité en un clin d’œil pour satisfaire la voracité des gens avides de viande » ? s’indigne le cultivateur.

De nouvelles pratiques…

Depuis la consommation abusive de ce nouveau plat, à Léogâne, de nouveaux phénomènes font leur apparition. D’abord, ce sont les motos qui assurent maintenant le transport des récoltes et autres marchandises au marché et ceci dans de très mauvaises conditions. Cela provoque souvent des accidents. Que dire de ces paysans qui se plaignent aussi de la perte de leurs chevaux ? Parfois on vient les réclamer avant même d’être passée à la boucherie. « Je reçois beaucoup de plaintes en ce qui concerne cette situation alarmante qui se développe dans la zone », a confié Joseph Jacques David, le CASEC de la 3e section de Grande Rivière. De sérieuses mesures doivent être prises afin de palier à cette situation ajoute-il d’un ton ferme.

À ce moment crucial de la vie socioéconomique du pays, d’aucuns se questionnent sur la responsabilité du bureau régional du ministère de l’Agriculture. Doit-on aussi s’attendre dans quelques années à une disparition totale de cette espèce ?

Max Grégory SAINT FLEUR
Lenational



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