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LES INQUIETANTS GRATTE-CIELS DE LA RECONSTRUCTION


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13 Juin 2015



Les travaux de reconstruction du ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales. / Photo : J.J. Augustin
Les travaux de reconstruction du ministère de l’Intérieur et des Collectivités territoriales. / Photo : J.J. Augustin

Traumatismes, vertiges, peur des hauteurs, sueurs froides, nos nouveaux constructeurs et les décideurs politiques actuels ne pensent pas aux troubles encore actifs dans la population de la secousse géologique du 12 janvier 2010.

 

Doit-on avoir peur particulièrement des buildings en construction tels le ministère du Commerce et de l’Industrie et le ministère de l’Intérieur et de la Défense  nationale? Construits sur les lieux de l’ancien ministère du Commerce et de la Direction générale des Impôts, ces imposants immeubles ne sont pas encore arrivés à 30% des travaux à réaliser.

 

Les passants qui empruntent la rue Paul VI, ci-devant rue des Casernes et la rue Légitime  émettent des opinions contraires au sujet de ces constructions qui, même encore non arrivées à leur phase de finition, s’imposent au regard des Port-aux-princiens.

 

Celui qui sort d’un petit restaurant dit « Anbadra», dans l’entourage immédiat du ministère du Tourisme, se demande si « son petit coin » restera encore dans le paysage quand « la modernité » annoncée par le nouveau ministère du Commerce s’étendra dans toute sa largeur et toute son ampleur.

 

Un habitué d’une banque communautaire qui fonctionnait à la jonction de l’avenue Magloire Ambroise et la rue Légitime nous précise que « l’autel Excelsior  avait cinq étages. Il n’avait pas pu résister à la secousse du séisme du 12 janvier 2010. Cela devrait servir d’exemple, de prudence et de précaution  face à toute initiative de faire grand et haut  sur le sol de la zone ».

 

FINI LE TEMPS DE L’AJOUPA

Mais, il y en a d’autres qui pensent que le «  nouveau building du ministère du Commerce en construction signifie que la capitale haïtienne aura une configuration semblable, dans quelques années, aux  autres grandes villes. » Ces derniers argumentent que le gouvernement actuel « n’est plus au stade de l’ajoupa et du kounouk. Ses ministres, soutient-on, ont voyagé, ont vu des villes et veulent changer le visage de Port-au-Prince. »

 

Ces commentateurs favorables à l’érection du building  avancent même que les ingénieurs  de ces chantiers ont surtout pensé à la brûlante question de la circulation urbaine en mettant, dans ce nouvel espace, « un grand parking comme à New-York pour décongestionner les rues de la capitale. »

 

A la rue des Casernes, en achetant des fruits naturels à des marchandes qui tiennent leur petit commerce face à l’immeuble en construction du ministère de l’Intérieur, un fonctionnaire d’État, soucieux de sa santé, se demande si « cette grande construction ne maintiendra pas un stress collectif permanent chez  des passants encore traumatisés par la chute de la DGI. » Il rappelle que l’ancien bâtiment  tombé comme un château de cartes le 12 janvier  « avait été pour François Duvalier, avec l’Aéroport international, la grande fierté du régime d’alors. »  Il soutient qu’on « ne peut pas laisser la construction de bâtiments si stratégiques  aux mains de firmes étrangères. »

« DU BOVARYSME URBAIN »

Les macoutes  du régime dictatorial, fiers de l’immeuble moderne pour l’époque, disaient : «  Nous avons fait tout ça avec la gourde nationale ! » Seul l’hôtel Castel d’Haïti, dans les environs de Carrefour-Feuilles, était un gratte-ciel de plus de six étages. Il est tombé le 12 janvier. Il n’y avait plus de touristes qui le visitaient.

 

Un vieux  regarde l’immeuble du ministère de l’Intérieur en construction avec un peu de nostalgie. Il opine : « Avec tout l’argent du blanc qu’ils reçoivent actuellement, ils ne peuvent hélas terminer cette construction ! Les Haïtiens ne pensent plus qu’à leurs poches. François Duvalier doit se remuer dans son cercueil ! »

 

Un étudiant en génie civil, venant aussi se procurer sa nourriture organique de fruits naturels, enfonce le clou : «  Price Mars parlait de bovarysme culturel, maintenant c’est le temps du bovarysme urbain ! »

 

Il y a sûrement des études de terrain qui ont été faites. Les fondations de ces immeubles doivent, on l’espère, répondre à toute éventuelle secousse géologique. Mais, la question qui demeure pour le citoyen averti est celle-ci : pour entrer dans ladite modernité urbaine doit-on imiter le modèle d’autres capitales qui construisent des gratte-ciel avec du béton armé ?

 

Sans revenir aux traditions de construction du 19 e siècle haïtien, ne peut-on pas trouver des formules d’érection d’immeubles qui gagnent en largeur et en légèreté ?

 

Et puis, forcera-t-on le personnel administratif de ces institutions à monter dans les ascenseurs pour retrouver leur bureau juché « sur les hauteurs » ? Il y a, certes, la menace de révocation. Autant d’imprévus à gérer après les traumatismes du tremblement de terre !

 

La plus grande crainte des uns et des autres est que les gouvernements qui vont succéder au pouvoir actuel n’appliquent d’autres principes d’ingénierie et d’architecture  en laissant ces immeubles vacants avec toutes les conséquences  négatives que cela peut créer au bas de la ville, aussi bien en sécurité publique que pour la santé de toute la population. Ce serait aussi de l’argent jeté par la fenêtre ! Où en est-on avec le plan « scientifique » d’une autre capitale adaptée à notre sol et à notre identité ? That’s the question.

Par Pierre Clitandre
LeNational



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