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Faire l’amour : « une triste affaire de chair »


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26 Août 2015

Parler de sexe en Haïti, c’est comme parler d’un match de football opposant le Brésil et l’Argentine en finale de coupe du monde. Hommes et femmes, semble-t-il, se sentent généralement en situation confortable dans ce type de rapport où l’un devient sujet et l’autre objet. Cependant, ils n’osent même pas en discuter avec leurs partenaires sexuels. Ce n’est qu’entre copains et copines que ces échanges prennent forme. « J’aime quand mon homme me presse, tente de m’anéantir lors de nos ébats. Je me sens femme », a laissé entendre une jeune femme à ses copines.



Faire l’amour : « une triste affaire de chair »

LE SEXE ENTRE WHISKYS ET ZODEVAN

Un jeune homme frisant la vingtaine s’assoit calmement près de la barque d’un marchand de clairin. Il s’achète un premier « kèp de bois cochon » qu’il sirote langoureusement et passionnément. Quelques minutes plus tard, il en achète un deuxième. L’un de ses amis du quartier s’approche du marchand et achète un « zodevan ». Ils s’amusent à déguster leur liqueur aphrodisiaque. Le temps qu’ils consomment leur boisson, ils se parlent, causent et racontent leurs exploits auprès des femmes. Ils se partagent des histoires de sexe à tour de rôle. Leur dernière conquête surtout. C’est à ce moment que le premier jeune homme justifie la consommation du « bois cochon ». « Je vais jouer un match. J’ai rencontré une nana. Cet après-midi, j’ai rendez-vous avec elle. M pral ponpe sou li », raconte-t-il d’un air convaincu à son ami.

Un agent de sécurité d’un haut dignitaire de l’État, dans une discussion avec ses pairs, raconte une expérience qu’il a eue avec sa femme, mère de ses trois enfants. Une expérience qui, dit-il, l’a choqué et perturbé. Il avoue ne pas avoir la capacité de cerner les femmes. Depuis, il déclare ne pas prendre les femmes trop au sérieux quand il est question de sexe.

« Dernièrement, je n’ai pas été au boulot. Dans l’après-midi, je me suis rendu à une fête où j’ai consommé beaucoup de whisky. Rentré à la maison un peu tard dans la nuit, j’ai eu une folle envie de faire l’amour. J’ai sauté sur ma femme. Ce soir-là, j’ai été hors de moi. Le côté instinctif de ma personne est sorti. Je l’ai brutalisée. J’exécutais mes tours de rein avec une vigueur infernale et sans contrôle. À ma grande surprise, après nos ébats sexuels, ma femme m’a dit que c’est la première fois depuis notre relation qu’elle s’est sentie femme. C’est la première fois que je lui fais l’amour depuis six ans », raconte l’agent à ses proches avec le visage traduisant l’étonnement.

Sa façon de voir les femmes a changé, a avoué cet homme. Son discours aussi. Pour traduire ses intentions sexuelles, il utilise désormais un vocabulaire très violent, agressif et parfois tortueux. Il dit comprendre quand il est question d’actes sexuels, les rapports humains disparaissent automatiquement. « J’ai l’impression que les femmes, au moment de faire l’amour, ne se considèrent plus comme des êtres humains, mais comme des objets sexuels. Quoiqu’elles ne parlent pas de cela, elles aiment les brutalités sexuelles et les mots renversants qui alimentent le discours du partenaire au cours des ébats », conclut l’agent de sécurité.

Sur 23 femmes, âgées entre 17 à 23 ans, jointes au téléphone et interrogées sur la question, 19 d’entre elles avouent aimer le comportement machiste des hommes et des discours violents au cours des ébats. « C’est pour nous, une façon de sentir leur virilité, leur masculinité. Nous les avons façonnés en fonction de notre nature féminine. Les hommes n’aiment pas être déçus de leur performance au lit. Voilà pourquoi ils se montrent très agressifs dans leur discours. Ils veulent se montrer virils et capables de satisfaire le désir des femmes », affirment-elles.

L’EXTASE ET LE COMBAT

Cependant, certaines femmes ont du mal à digérer l’agressivité discursive des hommes. « Ça me diminue en tant qu’être humain », affirme Natalie, une jeune femme de 19 ans et mère d’une fillette de trois ans. De plus, elle pose un problème d’éducation sexuelle. « Aujourd’hui encore, le sexe reste un sujet tabou dans notre société. Je pense que les hommes vont trop loin. En pensant nous violenter, ils se tuent à chaque fois qu’ils consomment les substances pour les rendre plus virils. Bien que, depuis cette pratique, j’atteins plus facilement mon orgasme », déclare-t-elle.

Cette façon de voir, de comprendre et de faire le sexe rejaillit même dans leur discours. Un discours empreint d’un vocabulaire disgracieux, agressif, mais aussi très violent. Un discours qu’ils semblent tous partager. « Je viens de déplumer une nana. M sot kraze defans ti grenn la. Li jwenn », peut-on entendre souvent dire les hommes. « Hier soir j’ai eu pour mon compte. Je n’arrive même pas à marcher. Mon sexe est très sensible au moment où je te parle », peut-on entendre des femmes se réjouir.

« Les femmes sont des masochistes. Quand elles font le sexe, elles se comportent comme des femmes-objets. Elles ont l’impression qu’il revient à l’homme d’assouvir leurs désirs », laisse entendre un jeune homme. Pourquoi les gens parlant de sexe en Haïti, utilisent-ils un langage violent ? se demandent certains jeunes. Si pour certains, faire l’amour est un moyen d’atteindre le nirvana, de se libérer en atteignant l’extase, pour d’autres, l’acte sexuel reste et demeure un combat. Un violent affrontement voire une guerre où plaisir et désir mettent à nu la dimension instinctive de leur être. La question de rapports humains n’existe plus pour eux qu’au travers d’un accouplement effréné et jouissif.

Faut-il en conclure que le sexe est une simple affaire d’aphrodisiaques et de pulsion d’agressivité ? En tout cas, il n’est plus, l’amour à la Roméo et Juliette. Chez nous, il semble que c’est « une triste affaire de chair », affirme, nostalgique, une vieille dame de 80 ans.

Joe Antoine Jn-Baptiste
Le National



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